L’attrait de l'eau hypothèque le retour de certains déplacés tchadiens
21 04 2008
Le retour des déplacés dans leur village d'origine est une question complexe. Dans les camps provisoires de l'Est du Tchad, les déplacés ont trouvé un certain confort : de l'eau potable et l'accès à un grand marché.
Dans un camp provisoire à la périphérie de la ville de Goz Beida dans l'Est du Tchad, des femmes lavent le linge sous un soleil de plomb. L'échine courbée, elles tordent leurs couvertures. L'eau qui dégouline de leurs bassines réflète des éclats de lumière. Des bornes-fontaines toutes proches, des enfants leur apportent de lourdes cruches remplies d'eau. On rit, on bavarde.
« L'eau, c'est la vie », explique Brahim Abdel-Madjid d'Oxfam. « Sans eau, il n'y a point de vie. De l'eau à suffisance, de l'eau en quantité et l'eau de bonne qualité ».
Dans ce camp de Koloma, Oxfam s’évertue à fournir cette denrée à une partie des 180.000 Tchadiens chassés de leurs villages par les récentes vagues de violence entre forces rebelles et armée régulière. Près de 7.400 déplacés se sont établis à Koloma, un des sept sites dans la ville de Goz Beida et ses environs, qui abritent 52.000 bénéficiaires des services d'urgence d'Oxfam.
Pour certains, la terre d'origine n'attire plus, tant l'aide fournie par les organismes de secours, mais aussi les avantages liés à la proximité d'une ville comme Goz Beida, avec son nouvel hôpital, sa mosquée et son marché, sont porteurs de promesses d'une vie meilleure.
« Certains ne rentreront pas, même avec le retour de la sécurité», prédit Abdel-Madjid, chef de l'équipe des programmes d'éducation à la santé publique d'Oxfam dans la zone de Goz Beida. « La plupart des personnes vivant dans les sites provisoires n’étaient jamais allées jusqu’à Goz Beida pour voir qu'il y a un grand marché. Ici, on peut faire du commerce. On peut recommencer une nouvelle vie ».
À n'en pas douter, l'eau potable fait partie des attraits de la localité, un bienfait qui a contribué à adoucir les épreuves vécues par de nombreux déplacés, notamment avec la perte de proches tués lors des affrontements, le saccage de leurs maisons et l'abandon forcé de leurs villages.
Une réunion de sushies
Sous la lumière floue d'une des paillottes de Koloma, un groupe de femmes (et quelques bébés) se réunit. Ce sont les sushies, responsables féminines de leurs communautés respectives. Assises à même le sol, drapées de leurs couvertures colorées, elles racontent leur vie depuis qu'elles ont fui leurs villages et qu'elles sont arrivées dans cette étendue sableuse d'abris de fortune. Abdel-Madjid traduit pour nous.
Les vivres manquent, disent-elles. Elles n'ont pas de terres de culture. Pour gagner de l'argent et se ravitailler en vivres, elles ramassent du bois dans la brousse et le vendent au marché local.
Beaucoup d'entr’elles ont tout perdu avec le conflit. Fatouma Sosal évoque les quatre cases que possédait jadis à sa famille à Tiéro. Toutes brûlées! Elle évoque les champs de mil qu'elle cultivait et son autarcie perdue.
Pour Kadjidja Mahamat, les journées sont parfois longues à Koloma, avec comme seul moyen de faire passer le temps, les tâches ménagères d'entretien de sa demeure provisoire : préparer le repas du matin (si on trouve des aliments), laver les vêtements des enfants, réparer sa case. Mais, il y a au moins de l'eau potable en quantité et, pour cette raison, les femmes sont satisfaites.
Chez elles, explique Abdel-Madjid, leurs familles buvaient et se baignaient dans un point d'eau entouré d'excréments d'animaux, qu'elles partageaient avec leurs bêtes. Parfois, les gens tombaient malades, et les enfants souffraient de « blajose », ou urine sanglante. Mais, grâce à l'eau potable tirée de la grande citerne installée par Oxfam à la périphérie du camp et à leur nouvelle compréhension des maladies d'origine hydrique et de l'importance d'une bonne hygiène, des problèmes comme la diarrhée ont disparu.
« Beaucoup de ces personnes vivaient dans des huttes en plein désert. Elles arrivent à Goz Beida et accèdent subitement à l'eau potable, aux écoles et aux soins de santé », explique Sarah McHattie, responsable de programmes à Oxfam. « Je ne crois pas à un retour massif ».
Le retour, une question complexe
La question de la date et de l'éventualité du retour des déplacés dans leurs villages est complexe, affirme Poul Brandrup, directeur des programmes d'Oxfam pour le Tchad. Sur cette question, de nombreux facteurs entrent en jeu.
Selon M. Brandrup, « Il faut les persuader qu'ils pourront recommencer une activité durable. La question de la sécurité est importante, tout comme les services primaires de santé et l'eau. De plus en plus, nous les entendons exprimer leur forte volonté d'envoyer leurs enfants à l'école ».
Au fond, ces camps provisoires qui offrent aux déplacés l'accès à ces services essentiels sont « artificiels », explique M. Brandrup. Ils leur offrent de faibles perspectives de s'installer et d'assurer durablement leur substance. Par exemple, sans l'aide d'Oxfam, les communautés ne pourraient pas perpétuer les types de systèmes hydrauliques (puits profonds et pompes diesel coûteuses) dont elles dépendent à l'heure actuelle.
« Les déplacés savent que tout le monde ne pourra pas rester sur les sites actuels », ajoute M. Brandrup. « D’un autre côté, de nombreux villages ont été détruits, et les terres occupées par d'autres personnes. Dans ce cas-là, le retour n'est plus envisageable ».
Le développement économique et social des villages ruraux peut jouer un rôle décisif dans le consentement au retour de certains déplacés.
« Ce n'est pas possible de forer des milliers de puits pour remplacer les systèmes hydrauliques existants », explique M. Brandrup. « Mais, les villageois peuvent apprendre à mieux aménager leurs puits traditionnels à ciel ouvert et à éviter la pollution de l'eau par les animaux ou les pratiques à risque. C'est, dans la plupart des cas, la voie à suivre lorsque le retour des déplacés dans leur village est possible ».
Ici, on est chez nous
Khadidja Saleh a déjà pris sa décision concernant le retour—du moins, pour l'instant. Elle n'envisage pas de quitter Gassiré, un camp de 16.300 déplacés situé de l'autre côté de Goz Beida.
Non loin d'un groupe électrogène installé par Oxfam pour pomper de l'eau au profit de cette communauté temporaire et de son bourdonnement sourd et monotone, Mme Saleh reçoit des visiteurs. Composée de trois cases, la concession qu'elle a improvisée pour sa famille élargie ressemble à de nombreuses autres habitations de fortune, faites de branchages, de feuilles de plastique, de chaume et de nattes en paille, qui s'agglutinent sur ce terrain poussiéreux.
Mère de six enfants, Mme Saleh, son mari et sa famille sont arrivés en toute sécurité dans ce camp après trois jours de marche de leur village de Fagatar, un endroit auquel elle a décidé de tourner le dos
« Beaucoup de gens ont été tués et personne n'a pris le soin de les inhumer », explique-t-elle avec l'aide d'un interprète. « Il n'y aura pas la paix là-bas ».
En revanche, dit-elle, elle aimerait rester ici et, éventuellement, cultiver des légumes comme le gombo sur un lopin de terre, si elle parvient à en trouver. On se sent en sécurité ici, ajoute-t-elle. Et on trouve de l'eau potable tout près.
À Fagatar, Mme Saleh consacrait deux heures par jour à puiser de l'eau pour sa famille, la transportant à dos d'âne. Ici, les bornes-fontaines sont à deux pas de chez elle. Avec ses enfants, elle peut effectuer quatre ou cinq rotations par jour, remplissant chaque fois une cruche de 20 litres.
Même si, pour l'instant, il n'y pas assez de vivres pour sa famille, Mme Saleh est persuadée que les organismes d'aide internationaux qui ont afflué dans la région à leur secours feront leur mission : lui assurer, ainsi qu'aux dizaines de milliers d'autres villageois déplacés, ne serait-ce que le minimum vital.
« Ici, nous sommes en sécurité. Donc, les vivres viendront un jour », prédit-elle.
Mais les difficultés, notamment l'insécurité et la criminalité, qu'éprouvent les organismes d'aide dans cette région pauvre et enclavée sont énormes, et les besoins des déplacés apparemment infinis.
En quittant Gassiré à bord de leur camionnette, les hôtes de Mme Saleh croisèrent une femme maigre, la mine fatiguée, qui s'évertuait à faire avancer, par des tapes sur la croupe, un âne lourdement chargé, portant un enfant et deux bonbonnes cabossées en plastique. L'égouttement régulier de l'eau du fond d'un des récipients reflétait la lumière. Le liquide dégoulinait d'un chiffon qui bouchait un trou : le travail d'une après-midi perdu dans la poussière.