Oxfam America

En Afrique de l’Ouest, les pays abritant l’exploitation minière connaissent une pauvreté grandissante

10 06 2008

L’Afrique de l’Ouest a connu une véritable ruée vers l’or dans les années 90, lorsque ses pays, sur conseil de la Banque Mondiale, se sont engagés dans des réformes économiques et ont ouvert leurs marchés d’investissement. Depuis, une certaine dépendance de l’extraction de ressources minérales a provoqué des effets dévastateurs sur les économies rurales.


Au cours de l’année 2000, au Mali, l’or a détrôné le coton en se hissant à la première place en termes d’exportations. En 2005, le Ghana a connu une importante augmentation de la production minière et la production aurifère a dépassé sa production de cacao, devenant ainsi la première source de recettes en devises. L’or figure à la première place de la production minière dans cette région, suivie de la production de diamants, de bauxite et de phosphates.

Malgré les larges promesses de développement des compagnies minières, les pays abritant l’exploitation minière connaissent une pauvreté grandissante. Le Mali, malgré ses importantes réserves aurifères, figure à la 174ème place sur 177 pays, selon l’indice de Développement Humain du PNUD (2005). Environ 70 pour cent des Maliens vivent avec moins d’un dollar par jour et 90 pour cent d’entr‘eux vivent en dessous du seuil de pauvreté, qui est de deux dollars par jour. Ces chiffres montrent bien que les avantages potentiels de l’exploitation de l’or ne profitent pas aux populations.

Un récent rapport de la Banque Mondiale a fortement remis en question l’impact de l’exploitation minière à grande échelle au Ghana, en termes de développement, en révélant que la contribution de l’industrie aux recettes en devises est plutôt minimale, sans aucun bénéfice pour les communautés locales. Ainsi, les énormes flux d’investissements directs étrangers (IDE) n’ont pas entraîné de changements véritables permettant d’utiliser les richesses minières pour renforcer les capacités productives des pays et des collectivités locales vivant à proximité de ces ressources minières.

Effet dévastateurs sur la sécurité alimentaire

L’exploitation minière à grande échelle constitue une menace pour l’agriculture artisanale. Au Ghana, presque 30% des terres du pays ont été concédées à plus de 200 compagnies minières pour leurs activités, dont au moins 2% des réserves forestières nationales, pourtant en net recul. Selon la FAO, il existe aujourd’hui, un important déficit céréalier dans des pays tel que le Nigeria et le Ghana, qui aura un grave impact sur le marché céréalier régional et conduira à une hausse des prix. L’exploitation minière à grande échelle est en nette concurrence avec la production de cultures vivrières et la production de cultures de rente.

Au Mali¸ par exemple, les exportations d’or ont augmenté, passant de 18% en 1996 à 65,4% en 2002, tandis que l’exportation de coton a baissé, allant de 61% en 1996 à 22,4% en 2002. Néanmoins, le secteur agricole continue de représenter 36% du PIB, alors que l’or ne représente que 10,7% du Produit Intérieur Brut. Sur une population active estimée à 5,2 millions de personnes, au Mali, 3,9 millions travaillent dans le secteur agricole. Mais dans les zones minières, les terres agricoles se sont raréfiées.

Les paysans dont les terres ont été reprises reçoivent généralement de l’argent liquide en guise de compensation, pour la perte de leurs cultures et leur source de revenu, au lieu de nouvelles terres leur permettant de poursuivre leurs activités agricoles. Par exemple, le district Wassa West au Ghana a vu sa population d’agriculteurs réduite à 48% de ses effectifs avant le lancement des activités minières.

L’industrie minière telle qu’elle est actuellement pratiquée détruit les sources de revenus des communautés rurales, en Afrique de l’Ouest. Les éventuels conflits tournent parfois autour des droits d’usage de la terre, de la résistance aux programmes de recasement pour les communautés affectées par ces activités minières, des désaccords au sujet du montant des compensations pour les infrastructures locales, autour des terres et cultures affectées par l’activité minière, mais également autour de la pollution des sources d’eau des communautés et la destruction de leurs sites culturels.

Les femmes sont les plus affectées par les activités d’extractions minières. Les activités domestiques, tel que la collecte de l’eau, le lavage des habits et la toilette des enfants les exposent à des risques liés à la contamination de l’eau. La dégradation environnementale provoquée par l’exploitation minière et qui inclut la déforestation et la pollution de l’eau apporte également une charge de travail supplémentaire aux femmes, car elles doivent, par exemple, marcher des distances plus longues et passer chaque jour plus de temps à puiser de l’eau potable et ramasser du bois de chauffe.

La pollution pose particulièrement un lourd problème pour les femmes enceintes et allaitantes, mais également pour leurs bébés. La perte des sources de revenus traditionnels, tel que l’agriculture et la cueillette, à cause des activités minières, entraîne la diminution des bases de ressources grâce auxquelles la plupart des femmes rurales amassent des revenus ou arrivent à combler les besoins alimentaires de base de leurs familles. Les femmes bénéficient rarement des activités extractives (ni à travers les emplois créés par l’industrie minière, ni à travers les compensations payées).

L’extrême pauvreté et l’absence de services de base, particulièrement ceux liés à l’éducation, empêchent les communautés rurales d’interagir avec les décideurs, de comprendre les décisions en cours, de formuler des avis appropriés et de revendiquer pleinement leurs droits. Les communautés pauvres et marginalisées affectées par l'industrie minière n’ont pas accès aux services de justice, principalement à cause du manque de ressources, à la non- maîtrise des procédures judiciaires et à la corruption institutionnalisée du système judiciaire.

Importance des politiques régionales

Que faut-il faire? Dans les années 80 et 90, les réformes législatives et celles liées à la réglementation ont créé un environnement favorable, de même que de généreuses incitations à l’investissement étranger. Les nouveaux codes miniers mis en place, quant à eux, ont largement profité aux sociétés privées et respectaient peu les droits socio-économiques des communautés locales, ou encore l’environnement.

Malgré leur mission consistant à favoriser l’interdépendance structurelle régionale en harmonisant les politiques économiques, la CEDEAO et l’UEMOA, les deux principaux outils de l’intégration régionale, ont néanmoins un rôle assez faible et leur position est souvent en contradiction avec les politiques orientées vers les populations pauvres. Bien au contraire, celles-ci sont souvent basées sur la recherche de capitaux étrangers. Les institutions financières internationales, les compagnies ainsi que les gouvernements étrangers exercent souvent une influence considérable sur les priorités et décisions de développement, et imposent ainsi l’extraction de ressources naturelles comme une priorité.

Au niveau mondial, il n’existe aucun principe ayant force obligatoire en matière de responsabilité sociale des entreprises et en Afrique de l’Ouest, les citoyens ne jouissent d’aucune protection institutionnelle contre les abus des entreprises. Avec la généralisation du phénomène de la « course vers le sommet », les investisseurs cherchent à monter les pays les uns contre les autres, afin de les amener à établir des normes faibles en matière de réglementation et ainsi maximiser leurs profits.

Par exemple, la volonté du Ghana de renforcer son code minier pourrait se heurter à des tentatives d’intimidation des compagnies minières menaçant de se déplacer vers le Mali ou le Burkina Faso, où la réglementation et son exécution sont beaucoup plus poreuses.

Il faudrait des politiques régionales communes ainsi que des cadres de réglementation, pour préserver les intérêts nationaux et régionaux. Le Secrétariat de la CEDEAO a récemment contacté Oxfam America, pour l’association de la société civile régionale au processus de préparation d’un code minier régional, afin que celui-ci soit plus axé sur les populations pauvres et le développement.

Responsabilité et droits communautaires

Les gouvernements d’Afrique de l’Ouest sont faibles sur le plan institutionnel et manquent de mécanismes d’exécution permettant l’application des décisions centrales. La volonté politique fait souvent défaut dans le cadre de la facilitation de la participation publique et la corruption, elle, est institutionnalisée. Les gouvernements s’approprient la responsabilité de la gestion des intérêts nationaux et usent de leur pouvoir illimité pour imposer des projets miniers à leurs citoyens.

La politique de décentralisation qui a cours dans de nombreux pays, a pour objectif de responsabiliser les collectivités locales et de promouvoir la participation au processus local de développement. Mais les administrations locales ne disposent ni du pouvoir, ni des ressources nécessaires pour bien appliquer les lois relatives à la décentralisation.

Souvent, les administrations et les communautés locales ne sont pas bien conscientes des décisions qu’elles doivent impulser et ignorent comment utiliser les mécanismes établis pour favoriser la participation. Les analystes du développement ont en partie attribué l’incapacité de l’industrie extractive à réduire la pauvreté au manque de transparence dans la gestion des ressources budgétaires par les gouvernements.

En Afrique de l’Ouest, un grand nombre de gouvernements et de grandes entreprises jouent désormais un rôle actif dans l’Initiative pour la Transparence dans le secteur de l’Industrie Extractive (Extractive Industries Transparency Initiative, EITI). La Banque Mondiale a également adopté une position forte au sujet de l’EITI, en indiquant que «la transparence est la clé du développement dans les pays riches en ressources» situés en Afrique de l’Ouest. Cependant, l’EITI n’exige pas, mais ne fait qu’encourager les gouvernements ainsi que les entreprises privées et les OSC à « développer sur une base volontaire, un cadre de promotion de la transparence en matière de paiement et de recettes engrangées». Des pays tel que le Ghana, le Nigeria, le Mali, le Liberia, le Niger, le Burkina Faso, et la Guinée Conakry prennent part à cette initiative.

Hormis cette initiative, les OSC ont initié une campagne intitulée «Publiez ce que vous payez», qui pousse les compagnies pétrolières, gazières et minières à obligatoirement publier les impôts, droits et redevances payés aux gouvernements pour l’extraction de ressources naturelles, pour chaque pays. Ceci représente la première étape pour l’établissement d’un système plus responsable de gestion des recettes de l’état, dans les pays en développement riches en ressources, mais également pour la réduction de la pauvreté et de la corruption dans ces pays.

Aujourd’hui, les communautés minières ouest-africaines n’ont pas leur mot à dire ou n’ont aucune participation significative dans le processus de décision, en ce qui concerne les politiques nationales minières. Mais dans des pays tel que le Sénégal, le Mali et le Libéria, il existe un mouvement grandissant de la société civile autour de ces questions minières et les gouvernements de ces pays ont commencé à considérer la société civile comme une partie prenante importante du processus de réforme de la politique minière.

Les communautés affectées par les opérations de ces multinationales revendiquent une participation effective et significative aux processus de réforme de la politique minière, mais également le droit de gérer les ressources naturelles locales qui leur permettent d’avoir une source de revenus, et enfin, elles réclament également le droit de pouvoir considérer leurs gouvernements comme garants de ces droits à travers des pratiques de bonne gouvernance.

Ibrahima Aidara

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Ibrahima Aidara, Conseiller Régional en Gouvernance et Administrateur de Programmes pour les Industries Extractives, Oxfam America – Bureau Régional pour l’Afrique de l’Ouest
photo: OxfamAmerica/WARO
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